Je t’envoie quelques extraits de romans de Julien Gracq, pour toi qui me fis découvrir Le rivage des Syrtes, par pur plaisir et peut-être pour ceux qui le découvrent maintenant.
C’est en effet en lisant Le rivage des Syrtes que je fus traversée par un flux charnel rarement atteint dans une œuvre littéraire, fascinée par le personnage de Vanessa qui m’emporta
en compagnie de Aldo, le seigneur d’Orsenna, vers l’étrangeté :
« Elle
était l’esprit solitaire de la vallée, dont les champs de fleurs se colorèrent pour moi d’une teinte soudain plus grave, comme la trame d’un orchestre quand l’entrée pressentie d’un thème majeur
y projette son ombre de haute nuée (…) Je ne devais me rendre compte que bien plus tard de ce privilège qu’elle avait de se rendre immédiatement inséparable d’un paysage ou d’un objet que sa
seule présence semblait ouvrir d’elle-même à la délivrance attendue d’une aspiration intime…(…) » Une fascination crescendo :
« Vanessa m’emportait dans la nuit légère. Je me rassemblais en elle. Je la sentais auprès de moi comme un lit profond que pressentent les eaux sauvages (…) Je me remettais à elle au milieu de ces solitudes comme à une route dont on pressent qu’elle conduit vers la mer. »
Avant de devenir chair :
« Je restais tapi, le cœur battant, devant cette
étrangère soudain livrée à la grâce trouble de son animalité pure. (…) Elle ressemblait au tremblement qu’on voit à l’air au-dessus d’une flamme
chaude. Pour la première fois ; Vanessa s’était faite chair. »
Au fil du roman, comme
Aldo, je fus emportée aux confins d’une aventure aussi vitale qu’énigmatique :
« Dans cet instant, je sentis que quelque chose allait se décider pour toujours, et je cherchais les yeux de Vanessa. Ils brillaient
maintenant sur moi, étoilés et fixes ; ils me traversaient vers un lointain dont je ne savais rien. »
Plantes humaines, belle expression de Julien Gracq à propos de ses personnages en symbiose avec les éléments de la terre, et particulièrement ses
personnages féminins en fusion avec la nature, la forêt, la mer, la maison, la chambre, et dans l’amour inséparable des univers que ces personnages habitent.
Heide, héroïne de son premier roman Au Château d’Argol, harmonise le temps au centre du trio des inséparables formé avec Albert et Herminien. La première apparition d’Heide à Argol porte Albert et le lecteur
dans le ravissement : « Elle paraissait, entièrement vêtue d’étoffes blanches, d’un travail remarquablement délicat – aux plis amples, parmi lesquels jouaient ses mains roses. Son visage
était divers comme les heures du jour, et la combinaison magnifique des plans y semblait réalisée d’une façon telle que l’on eût dit un prisme où tout rayon de lumière qui l’atteignait dût rester
enfermé et rayonner sous la peau d’une clarté douce, une cristallisation animée du jour. »
Cependant ses forces de vie, contrairement à celles de Vanessa, se consument malgré elle : « Telle était en elle l’explosion de la vie qu’il lui paraissait que son corps sous la chaleur de
fournaise allait s’entrouvrir comme une pêche mûre, sa peau dans toute sa massive épaisseur s’arracher d’elle et se retourner toute entière vers le soleil pour épuiser les feux de l’amour de
toutes ses artères rouges (…).
Dans Un balcon en forêt, Grange, jeune aspirant, arpente la forêt dans une phase d’attente pendant la guerre dans les Ardennes en 1939. Dans ce
vide, la nature se dévoile à lui et il y découvre un lien subtil avec la femme : « Ce qui lui plaisait aussi dans ce pays c’était la pierre, cette craie tuffeau blanche et poreuse (….) tantôt attendrie,
exfoliée, desquamante dans l’humidité des miroirs d’eau troués de roselières, marbrée de gris fumés très délicats (…). C’était comme un matériau féminin, pulpeux, au derme profond et sensible,
tout duveté de subtiles impressions de l’air. (…).il regardait les secrètes maisons de campagne à l’aise derrière leur grille fermée et leur parterre vieillot piqué de quenouilles défleuries des
passe-roses, maisons mariées plus que d’autres (…) épanouies calmement dans la douce lumière mousseuse, pareilles à une femme au jardin. »
La Route, parmi les
trois nouvelles de La Presqu’île, inspire à Julien Gracq une surprenante apparition de femmes, moitié
courtisanes, moitié sibylles :
« Au long du Perré, nous rencontrions parfois des femmes (…). Je songe à elles
quelquefois - c’est singulier : à certains instants si proches de nous, si fraternelles – avec une espèce de grave tendresse. - … Sans doute errent-elles encore auprès de la Route
coupée où il ne passe plus personne, ces bacchantes inapaisées dont le désir essayait de balbutier une autre langue, moitié courtisanes, moitié sibylles, inaptes pour jamais qu’elles sont
devenues à composer avec la vie banale, leur grand œil fier et triste comme un puits tari sur le chemin désert- portant le regret et le veuvage de cette petite société de femmes fragiles - qui se
suspend parfois et se modèle à l’ordre mâle dans les lieux où il vit et se referme sur lui-même …Elles étaient les converses du long voyage, résignées aux tâches les plus pauvres mais incapables
de salir leurs mains et leur bouche à ce qui ne touchait pas charnellement à un certain ordre qu’elles pressentaient avec le cœur.
Envoûtantes sont les héroïnes de Julien Gracq, apparitions de ses mots dans une éternité sauvage, elles font découvrir le secret des tempêtes et des silences du monde.
Et nous pourrions multiplier les extraits car toute l’œuvre est emplie de cet envoûtement
qui gagne tous les personnages et fait vibrer le lecteur.
Sigrid L. Crohem
16 Avril 2008
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