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Vendredi 6 juin 2008 5 06 /06 /2008 08:54

Pierrette, Ségolène et les autres

ou

Le polygone de sustentation de Ségolène…

 

Y aviez-vous pensé ? Si non, Pierrette Fleutiaux, analysant au peigne fin la campagne présidentielle de Ségolène Royal, y a mûrement réfléchi dans son ouvrage « La saison de mon contentement » –  ainsi intitulé en référence au début de la pièce Richard III de W. Shakespeare : The winter of our discontent,… belle esthétique des mots ! Elle y mesure notamment la fatigue à rester perchée sur de hauts talons derrière un pupitre tandis que ces messieurs évoluent leurs pieds bien à plat. Cela donne le ton.

Cet ouvrage est difficile à classer : ni roman, ni « bric-à-brac dans lequel je vous promène », il s’apparenterait plutôt à une sorte de Journal de la mémoire qui fonctionne à un instant précis – la campagne présidentielle – et va et vient dans le temps sans respect de la chronologie. Seul souci, partager le chemin de La candidate, « la reine de l’échiquier », « chargée de revanche pour ma mère » et tant d’autres femmes, bref une enchanteuse. Un journal, insistons, car P. Fleutiaux s’y livre toute entière dans une spontanéité et une verve qui sont bien les marques du genre : elle réfléchit (tous les chapitres), comptabilise (neuf sur cent quatre, zéro sur vingt-quatre ; le nombre de femmes qui ont eu le prix Goncourt ou ont été présidentes de la République), se souvient (Napoléon, Johnny, Mai 68…), se fait solennelle (Ordre juste), observe les habits (robes, tailleurs, jupes au vent), les sacs (l’absence de sac de La candidate !), rigole doucement (l’astrophysique, « J'en étais aux exoplanètes, cela fait du bien de prendre un peu de hauteur parfois, rien de mieux que le cosmos pour ça », ou bien l’expérience douloureuse des bas que l’on sent filer, « Votre voix pourra parler d'or, là, tout en haut, mais sur les mailles défaites de vos jambes grimperont d'invisibles bestioles de pensées, sorties d'on ne peut savoir quels secrets recoins de ceux qui vous observent, et sur lesquelles vous n'avez aucun pouvoir »). 

Enumération sans fin qui entraîne un incontournable phénomène d’identification. Tout comme elle affirme « Ce visage c’est moi », nous sommes toutes Pierrette, Ségolène et les autres, quel que soit notre âge. C’est pourquoi une sexagénaire poids lourd (67 ans) et une jeune femme qui approche la quarantaine, trouvent également leur « substantifique moelle » dans ce livre aussi riche que généreux et rédigent ensemble une fiche de lecture à quatre mains – clavier oblige.

La plus ancienne apprécie, en particulier, la grande peur de la « fille-mère » qui ne trouvait d’autre solution que « le grand amour » (Dieu sait que nous y avons cru !), une forme d’apologie de l’âge de la femme à la cinquantaine, alors qu’elle est enfin « pleinement elle-même », la « valétude » ou l’impression d’être sous un plafond de verre, les annotations sur l’écriture et le roman assimilé à une « arrière-chambre secrète »… La seconde partage… « le grand amour » (pas nécessairement le premier, nous le savons toutes), la colère sur la misogynie des femmes, « J’ai mis longtemps à accepter que les femmes, c’est moi » – ne nous mettons-nous pas à ressembler à un homme observant ces pauvres femmes, comble de l’auto-misogynie, n’est-ce pas ? – , un sentiment de force, « Je suis gaie, pleine d’une audace nouvelle », la nostalgie d’un temps qui fut comme « a suspension of disbelief ».

 

Les deux considèrent que Pierrette Fleutiaux fait de la candidate le centre de gravité d’une réflexion sur la modernité du féminin qui s’assume pleinement : « Le féminin, un territoire toujours à explorer, mais trop souvent escamoté, et que la candidate, de par sa seule présence à la présidentielle et aussi sa personnalité propre, a contribué à ramener au jour », avec : maman, investissement professionnel, crèche, robe, pensée du bijou qui ira bien avec ladite robe, particularisme, web, excision, la maternité, vies affectives, donner le sein, audaces politiques, défense démocratique, travail associatif, sans oublier le fameux « polygone de sustentation »… Tout cela est politique : la phrase « Elle joue trop de sa féminité », proférée par des femmes !, suscite le commentaire désabusé : « Je vois un rapprochement à faire avec les fondamentalistes musulmans ». La candidate est normalement féminine. Sa réussite politique est là. L’explication du sourire rue de Solferino aussi.

 

L’auteure fait part de son exigence à l’égard de nos femmes et hommes politiques : « L'individu le plus modeste peut lutter pour des idées plus grandes que ses intérêts individuels immédiats. Savent-ils, nos dirigeants, que l'esprit des individus a besoin aussi d'être nourri ». Cette phrase-là est aussi bien féminine que masculine.  Tout comme le sont les développements sur les phrases longues, « où les subordonnées enflent, retombent, reprennent, on se demande si elles trouveront leur point de chute », à la manière de cette invite : « Entrez avec moi dans l'océan des complexités, nageons ensemble, repérons les bons courants, gardons-nous des rivages à première vue attirants, gardons-nous des écueils cachés qui les entourent, nageons plus loin s'il le faut. » Tout comme le sont également ces valeurs fondamentales : la vie, la liberté, l’égalité et le respect, celui des autres et de soi-même. Pierrette Fleutiaux, qui a écrit un roman intitulé « Des phrases courtes ma chérie », fait ici l’éloge de phrases joliment longues dans une écriture parfaitement maîtrisée sur la démocratie, le féminin et la politique.

 

Mounier Céline

Godfard Dominique, Marie

 

 

Par Dominique Godfard
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