C’était leur France
En Algérie avant l’Indépendance
Textes inédits recueillis par Leïla Sebbar,
Témoins, Gallimard, 2007, 324 p., 21€
Ce recueil composé de 25 contributions d’écrivains nés en Algérie, de nationalités et de confessions d’origine différentes, présente une homogénéité remarquable pour ce type d’ouvrage, par définition proche du patchwork. Faut-il s’en étonner ? Non, car ce que viennent raconter les uns et les autres, ce sont leurs souvenirs d’enfance dans leur pays natal. Rappelons que « voilà maintenant plus de quarante ans que França est partie comme elle est venue. Par la mer. » et que ces écrivains, nés entre 1935 et 1955, vivaient alors leur enfance ou leur adolescence dans le plus beau pays du monde : leur pays natal, celui de la nostalgie par excellence ! La beauté de l’ancienne El Djezaïr, devenue l’Algérie, chantée ça et là, y contribue : « J’habite une ville si candide/Qu’on appelle Alger la Blanche/Ses maisons chaulées sont suspendues/ En cascade en pain de sucre/… Ville marine, bleu marine saline/ » (poème d’A. Greki).
Ces regards d’enfants, assoiffés de justice comme le sont tous les enfants, se heurtent à une division de la société confinée à des territoires bien distincts qu’ils décrivent pour la plupart en détail et, parfois, avec humour… Des territoires qui correspondent à des appartenances qui leur échappent complètement. Que peut bien comprendre une petite fille juive de quatre ans qu’on renvoie de l’école parce qu’elle est juive, pourquoi faut-il rejoindre son groupe d’origine à la sortie des classes, quel est ce filet qui partage la plage en deux (d’un côté « Week-end » pour les Juifs, de l’autre « Franco » pour les enfants « d’Européens d’Algérie » )… ? Quelle est, en définitive, la raison de cette « parade ordinaire de l’apartheid » ?
Premier constat « léger » avant que les divisions ne s’exacerbent sous l’effet d’idéologies destructives et coupables – comme le sont la plupart des idéologies dont les hommes n’ont pas fini d’être les victimes ! – jusqu’à l’acmé : haine, violences, guerre… Les blessures demeurent vivaces même si elles sont dites sans pathos ni esprit revanchard : les années ont coulé et les assassins changé de visage. Avec le recul, les enjeux des différents ‘camps’ se dessinent avec clarté : « Ces paradis masquaient, en tout cas à mes yeux d’enfant, une réalité autrement âpre, à laquelle je suis resté longtemps aveugle » ou « Nul ne peut ensevelir son espérance ; les uns disent : on est ici de toute éternité, ils ont tout, on n’a rien ou si peu (…) ; les autres disent : ici est la terre natale, on y a nos maisons, notre labeur et nos morts, plus personne ailleurs, et le soleil et la mer, comment s’arracher ? »
Quelles que soient leurs origines ou leurs religions, ces enfants de jadis ont appris la France à l’école (cartes de géographie, Histoire, chansons ou hymnes français). Ils en ont rêvé de mille manières et parfois même au travers des représentations des adultes : « (…) grand-père nous en avait mis plein la tête. Je ne me rappelle pas que quelqu’un nous ait parlé de la France comme il le faisait, avec cette passion, cette envie et cette minutie (…) ». Mais leur plus belle découverte, à tous, c’est la littérature – que de fois Molière, Hugo sont cités ! –, la beauté de la langue, le maniement des mots avec lesquels on peut même jouer (« L’al-j’ai-ri »)… Ces mots qu’ils se sont appropriés à juste titre tel Kateb Yacine, romancier et dramaturge, qui considérait la langue française comme le « butin de guerre » des Algériens. « La francophonie est une machine politique néocoloniale, qui ne fait que perpétuer notre aliénation, mais l'usage de la langue française ne signifie pas qu'on soit l'agent d'une puissance étrangère, et j'écris en français pour dire aux Français que je ne suis pas français », ajoutait-il en 1966.
Les 25 contributions qui composent cet ouvrage essentiel si l’on veut un tant soit peu ‘comprendre’ ce que fut l’Algérie avant son Indépendance, sont autant de condensés d’honnêteté et d’émotion : chacun vient dire sa ‘déchirure’ le plus simplement possible et dans une si belle langue qu’on se dit qu’ils demeurent à jamais liées… quelles que soient leurs appartenances culturelles, religieuses ou leurs nationalités !
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