L’élégance du hérisson
Muriel Barbery, Gallimard, 2006, 20 €
Dans un immeuble cossu, au 7 rue de Grenelle, habitent Renée Michel, une concierge - les « gardiens » étant sans doute réservés aux grands ensembles – et, dans les étages, une fillette d’une douzaine d’années prénommée Paloma. Elles ont en commun de correspondre à leurs stéréotypes les plus communs alors qu’en réalité elles pratiquent toutes les deux une stratégie de camouflage par rapport à ce qu’elles sont en réalité : une femme d’une immense culture « qui lit Tolstoï et écoute du Mozart » et une enfant surdouée.
Pour notre plus grand bonheur, elles écrivent ! Et pas n’importe quoi ni n’importe comment… Dans un style d’une élégance comparable à celle du hérisson, recherché, et au vocabulaire d’une grande richesse dont ne sont pas absents quelques mots « rares ». Si, dans ce domaine, la partition de la concierge est parfaite, on sent l’auteur moins à l’aise quand il s’agit de faire s’exprimer une préadolescente qui, tout de même, doit user de quelques locutions de « son âge »… Peut-être est-ce la raison pour laquelle, sur trois chapitres, Renée en occupe deux !
Dès le préambule, nous sommes mis au parfum de l’une des idées maîtresses de l’ouvrage, à savoir « … la grande illusion universelle selon laquelle la vie a un sens qui peut être aisément déchiffré »… La vie est absurde, on ne le dira jamais assez, même si « le rituel du thé introduit dans l’absurdité de nos vies une brèche d’harmonie sereine » ! Mais heureusement, il y l’Art, de « … l’émotion sans le désir », et la beauté, qu’il s’agisse de celle de la langue ou du raffinement d’une invitation à la japonaise.
La jeune Paloma a décidé de se suicider le jour de ses treize ans afin d’échapper au « bocal » et, en toute logique, de mettre le feu à l’appartement de ses parents car elle partage avec Renée une haine farouche de la haute bourgeoise qui en prend pour son grade jusqu’à la caricature – ce qui est drôle mais peut-être pas le meilleur de ce roman où on peut disserter longuement sur les portes coulissantes (à la japonaise toujours), sur la grammaire, les injustices sociales, etc. Car il s’agit d’un ouvrage foisonnant qui va dans toutes les directions, traquant les travers de notre société comme nos pauvres préoccupations de primate (sexe, territoire, hiérarchie) avec beaucoup d’humour et d’érudition.
La trame narrative de L’élégance du hérisson, somme toute assez mince - l’histoire de la rencontre puis de l’amitié qui réunit Renée, Paloma et Kakuro, dans un monde de « sales bourgeois » – s’essouffle un peu, au fil des pages. Muriel Barbery, dans le souci d’éviter la happy end, trop convenue, propose une conclusion à la « Harold et Maude » (version amicale) : Renée meurt dans un accident et Paloma renonce à son suicide.
Le charme indéniable de ce livre -confirmé par son succès de librairie-, tient aux personnages, formidablement sympathiques, et à une multitude de réflexions fort bien argumentées sur les animaux domestiques, les voitures brûlées, les études et les thèses… Et j’en passe ! Un conseil : s’armer d’un dictionnaire car intituler un chapitre « quelle congruence ? », même si le mot m’a rappelé ma lointaine jeunesse penchée sur des « figures géométriques congruentes », il fallait l’oser… Tout comme les « réquisit », «asthénie », « pithiatique », « dysphonie » et autres… Cette condition remplie, vous passerez un excellent moment au 7 rue de Grenelle et vous verrez, à vous frotter à ce hérisson-là, quel plaisir !
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