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Samedi 24 novembre 2007 6 24 /11 /2007 13:08

Portrait de l’écrivain en animal domestique

 

Lydie Salvayre, Seuil, 2007

 

 

 

Yasmina Reza a-t-elle lu la fiction de Lydie Salvayre ? A cette question quelque peu impertinente puisqu’elle équivaut à assimiler un futur président de la République à Tobold, le roi du hamburger promu le leader le plus influent de la planète par la revue Challenge, on supposera une réponse négative pour deux bonnes raisons : la date de parution du Portrait de l’écrivain en animal domestique (août 2007) et l’investissement complet que requiert l’écriture de la biographie d’un « sujet » suivi pas à pas, jour et nuit… L’écrivain n’a pas une minute à lui pour lire quand il n’est pas en proie à de terribles cas de conscience : dans la mesure où toute écriture est écriture de soi, L. Salvayre se demande si « …en lui [Tobold] prêtant ma plume, je lui prêtais ni plus ni moins mon âme. »

 

Et elle a raison de se poser quelques questions « déontologiques » car le sujet en question, dont elle dresse le portrait (bien davantage que de celui de l’écrivain) est un ploutocrate mégalo, un monstre assoiffé de pouvoir, dont le credo tient en ces quelques mots : « Retenez bien ceci, mon petit, me dit-il : tous les hommes donnent leur accord sans réserve dès lors qu’à l’avance ils savent qu’ils seront récompensés. » ou, plus prosaïquement, à « ses désirs et appétits : pouvoir, pépettes et petites pépées » ‘Credo’ est le mot qui convient car il se complaît en métaphores religieuses : n’est-ce pas son évangile que l’écrivain doit écrire ? Outre ses manières de rustre, il terrasse ses ennemis sans une once de pitié, humilie son entourage avec délectation, pique des colères jupitériennes… Et j’en passe. Pourtant, cette ‘ordure’  -quel autre raccourci employer ?- a quelque chose de fascinant dans ses différentes stratégies qui sont autant de jeux de rôles qu’il endosse à la perfection : il est quand même fortiche, le bonhomme ! se dit-on. D’autant que, parti d’un misérable peep-show pour se hisser au rang envié de l’homme le plus riche de la planète, il évolue dans la cour des puissants de tous poils, reçoit un nonce apostolique ou Sharon Stone (les deux venus quémander des espèces sonnantes et trébuchantes pour leurs ‘bonnes œuvres’)… Bref, sa colossale fortune l’autorise à commander aux banquiers, aux ministres, etc. et il est obéi de tout ce ‘grand’ monde « lequel, dans l’espace d’un siècle, avait quitté les beaux quartiers de l’aristocratie pour occuper ceux, autrement vulgaires, de la finance et du star system. » On ne s’étonnera pas de cette puissance régalienne puisqu’elle correspond au triomphe absolu de la Libre Economie, aujourd’hui sacralisée…

 

Nous saurons tout de l’enfance de Tobold, de sa rencontre avec Cindy, son épouse et son souffre-douleur (seul personnage sympathique avec Dow Jones, le chien), de son irrésistible ascension. Média, ‘langue de bois’, formations à la mode… : L. Salvayre passe au peigne fin les mœurs sociétales d’un début de siècle en pleine décadence. Le comble du cynisme est atteint avec un colloque sur la pauvreté… Et tout cela est drôle, très drôle, si on a le cœur de rire jaune parce que le « Tobold », ici caricaturé à l’extrême, existe : nous avons tous rencontrés des petites pointures du même acabit.

 

 Ce livre est écrit dans un style très maîtrisé et, en même temps, jubilatoire. L’auteur s’amuse à se regarder écrire allant jusqu’à affirmer : « Je me ruinais en lancinantes syndérèses (depuis le temps que je cherchais à placer ce mot) » Car, dans sa partition, l’écrivain fait dans l’autodérision… La suite de l’histoire du roi du hamburger devient de plus en plus « énaurme » bien qu’assez convenue : conscient de sa solitude et de la haine qu’il suscite autour de lui, il se lance dans une opération caritative assez folklorique et qui fait la une de Gala, etc.

 

On l’aura compris, on est dans le genre burlesque… Un genre fort risqué, quelles que soient les qualités d’écriture, car il repose sur l’excès ; un genre qui s’essouffle sur la longueur car  le « trop, c’est trop… » finit par lasser. Et c’est malheureusement le cas. Lisant ce livre, j’ai eu souvenir d’une blague entre adolescents : nous faisions le signe de croix accompagné des formules « au nom du pèze, du fric et du Saint-bénéfice » pour conclure, d’un geste de la main de la main tendue : « Amène ! » Eh bien l’ouvrage de L. Salvayre, c’est ça !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Par Dominique Godfard - Publié dans : DES LIVRES ET VOUS
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