Jeudi 8 décembre 2005
La rubrique « à paraître » restant désespérément vide, voici une nouvelle « Le jardinier et la petite fille » (publiée dans la Revue Etoiles d’Encre en 2002) qui ouvrira un recueil de nouvelles sur le thème de l’enfance… Puisse-t-elle vous plaire, ça m’encouragerait drôlement pour le reste !
A la mémoire de Boumediène
Un sarouel flottant entre des jambes arquées, le turban blanc enroulé sur le galet d'un crâne chauve, petit et complètement édenté : Boumediène est là, à jamais, dans un petit coin de paradis de ma mémoire.
Comme dans la chanson, c'était le temps des cerises puisqu'il habitait Sefrou, bourgade marocaine réputée pour ses petites cerises rouges. Au reste, des guignes pas terribles dont je me souciais assez peu. Cornes de gazelle, tajines aux boulettes de viande, pain à l'anis ou maïs grillés, tels étaient mes régals mitonnés par Boumediène dont les mains semblaient détachées de sa personne, comme mues par une application propre à elles-mêmes.
En ce temps-là, les Marocains, qu'on appelait les Arabes, vivaient dans les médinas, dans d'anciens ksars ou n'importe où. De toute façon, ce n'était pas notre problème en ville européenne, où leur présence se situait au ras du sol, à laver à grande eau ou à cirer les chaussures des pieds noirs, les bien nommés. Là, circulait du beau monde, tout de blanc vêtu et aux manières d'une exquise délicatesse, surtout quand il lançait une piécette à l'indigène. Moi, ce monde-là m'allait très bien, puisque j'étais du bon côté. A huit ans ou un peu moins, totalement acquise à l’antienne familiale selon laquelle « une petite fille bien élevée est incolore, inodore et sans saveur », ça me faisait du bien de savoir que d'autres êtres humains se trouvaient encore plus bas. Pas la peine de prendre des gants avec ces gens-là : on leur disait de faire ceci, cela... Ils n'avaient qu'à obéir. Tout comme moi. A la différence près, qu'avec eux, j'aurais pu aller au bout de mes caprices, si je l'avais voulu.
Boumediène était l'employé de ma grand-mère qui avait élu domicile à Sefrou au terme d'un long périple parsemé de moult aventures sentimentales. Arrivé l’âge de jeter l’ancre, elle avait posé charmes et bagages au Maroc, dans ce village lumineux, aux flancs escarpés jusqu'à un oued traversé de ponts aussi fragiles que fétus de paille. Quelles étaient les fonctions de Boumediène ? Jardinier, cuisinier ou bonne d'enfant durant mes vacances scolaires ? Et, en sus de tout cela, souffre-douleur à domicile. Mais, franchement, je crois qu'il s'en fichait. Les discours de ma grand-mère, réprimandes ou moqueries, passaient au-dessus de son turban sans susciter la moindre réaction de sa part : Boumediène articulait à peine quelques mots de français et ne se montrait pas plus loquace dans sa langue maternelle. Ses silences valaient les miens puisqu'on m'avait appris à « ne pas répondre » quand on me grondait... Au banc des accusés, nous nous trouvions côte à côte. Dans la vie de tous les jours, aussi.
Dès que j'arrivais à Sefrou, je me collais au sarouel de Boumediène, soudée à lui par une évidence qu'il était hors de question de remettre en cause. Pour la famille, on n'avait plus besoin de s'inquiéter de la « petite » qui était avec le « domestique », et pour nous, s'ouvrait chaque matin la plage d'une journée de bonheur tranquille. Très tôt, il venait chercher Minou, comme il m'appelait. Je le regardais faire ses ablutions, penché sur l'eau de la seghia : petits gestes vifs, doigts nerveux qui fouillaient les orifices nasaux puis auriculaires dans un ordre quasi liturgique. La cérémonie terminée, je le suivais partout, dans l'attente de sa prière du soir. Le spectacle de ce petit homme ridé, sans âge, qui se prosternait en direction de la Mecque, m'amusait au plus haut point ! J'y assistais comme à un film comique tandis qu'à se frapper le front sur le sol, Boumediène en conservait une marque brunâtre au-dessus des yeux. Quelque chose qui me fait penser, aujourd'hui, au stigmate d'un saint.
Boumediène avait beaucoup d'enfants, une telle quantité que ma grand-mère affirmait qu'il « crevait » ses épouses successives. Qu'à épouser des jeunes filles, il n'y avait aucune raison que ça s'arrête. Il arrivait qu'on le vit en larmes car l'un de ses enfants était 'mout' (mort). Mais on n'y prêtait guère attention et puis, tant pis pour lui. De toute façon, le mois prochain, il annoncerait une nouvelle naissance... Les tristesses de Boumediène, comme mes chagrins d'enfant, laissaient les « grandes personnes » de marbre : les voyaient-elles seulement ?
Moi, j'avais pris mon parti de n'entraver que couic aux histoires des adultes qui pouvaient bien raconter n’importe quoi sur le jardinier. Aussi n'accordais-je pas la moindre importance à la vie privée de Boumediène, si ce n'est le jour où nous allâmes déjeuner chez lui, à Al-Qala', un ksar à demi fortifié. Même si personne ne s'en aperçut, l'humble domestique nous reçut avec la munificence d'un prince. En son palais de quatre murs de torchis, il nous fit asseoir sur des poufs autour d'un grand plateau de cuivre, dressé comme un autel au centre de cette pièce à l'austérité monacale. Dans des assiettes, piments et salades mettaient des touches de couleur vives, à l’aune de ma gourmandise. Je m'en léchai déjà les babines, en attendant le bout des doigts, car, ô merveille ! nous n'userions ni de fourchettes ni de couteaux. Boumediène resta debout à nous regarder manger avec un petit sourire satisfait. Le moment venu, il courait à l'extérieur chercher couscous ou méchoui qui semblaient surgir de ses mains par quelque tour de prestidigitation. Étrangement, sa nombreuse famille s'était volatilisée. à la fin du repas, son épouse fit une rapide apparition, les yeux baissés. Ma grand-mère ronchonna : « Elle a quel âge ? Même pas dix-sept ans !... »
Tout ce temps, Boumediène, entre ce festin et aujourd'hui, je ne sais pas trop comment il a filé entre mes doigts, qui n’ont su se refermer sur aucune de mes aspirations. En tout cas, toi, tu es resté... J'aime à penser que tes ossements reposent dans un cimetière verdoyant aux tombes marquées d'une simple pierre blanche. Dans un cimetière où l’on ne se sent pas triste. Avec le temps toujours, je me suis dit une chose qui peut paraître un peu bête, mais bon !
Tu es le seul homme, Boumediène, à m'avoir appelée Minou.
